Ainsi parle notre enfance
à tous ceux, présents et à venir, merci et salut !
Guillaume Riether
prologue
1
Lorsque vint mon premier jour, j'étais bras ouverts, les yeux scintillants d'images, des cailloux multicolores plein les mains.
Me voici, pour le monde source de rire, je suis bercé
par deux sourires. Ô mon premier jour, ô mon premier rire, proche écho de deux rires !
Mon premier jour, tu as nostalgie de jours passés, neuf mois de rires t'ont annoncé ! Demain saurai-je encore quelle merveille est le jour ?
Le monde est plaisir, je l'ai senti bien vite, déjà choses et couleurs donnent à rire et nous inspirent.
Quand on demande "d'où viennent les enfants", tout le monde rit : il semble bon de songer à l'origine du monde. Timidement, en rougissant on nous dit : "pour que vienne l'enfant, il
faut amour et plaisir".
Ô mes amis, celui qui discourt sur la vie, portez-lui créance s'il sourit !
2
Voici le jour, voici les images, et les mots.
Où naît enfant, parole naît aussi : en chacun se prolonge une parole naissante. La sais-tu, ô ami, sais-tu encore ta parole naissante ?
Ô monde nouveau des mots, de ta découverte aurons-nous souvenir, saurons-nous demain encore tous ces mondes en devenir ? Oh ! des idées il fait si bon se souvenir.
Le soleil se lève, tant nous avons à nous dire ! Toutes choses se veulent parler, veulent pousser les cris du nouveau-né ! Qui voit le jour, qui vient au monde sans y mettre son mot
?
3
Quand enfant vient au monde, sur la vie est posée une pierre nouvelle. Mettre enfant au monde, c'est poser haut une pierre et s'y accrocher, c'est poser pierre par-dessus nos têtes
pour un jour y marcher ! Pour surmonter femmes et hommes et toutes choses au monde, pour cela viennent au monde les enfants.
La nouvelle pierre, posons-la doucement, prenons garde qu'elle ne soit la dernière. Déjà une pierre fut mal posée, et fit s'écrouler l'édifice.
Faisons doucement, sous nos pieds la première pierre peut se cacher ! Quand parterre nous faisons chemin, qui songe à toucher le sol de ses mains ?
¤ la malice solaire
Ô soleil, ô rai de lumière, tu nous tiens chaud, sans dire mot. Quand serons-nous lumineux assez pour te
parler ?
Ô soleil, ce matin étais-ce toi posant la main sur mon épaule, qui m'éveillais ? Quand tu me surpris, souviens-toi, j'eu l'audace de parler en premier !
Ô soleil, ô image prodigue, tu reçois nos idées et nos plus beaux mots, nous attendons réponse depuis longtemps. Nous ressentons de lumière assez pour te parler !
C'est bien ta malice, ô soleil, que toujours te prodigues, sans dire mot. Des plus lumineux soleils, voici la malice : ils gardent pudeur devant les meilleurs compliments !
¤ le fruit mûr
De toi soleil nous attendons lumière, et ombres et images, nous attendons les mots. Quand aux arbres tu donnes
fleur, les fruits nous en viennent, ô soleil ! Tes richesses en si bon ordre se prodiguent !
En la patience, en les plus discrètes choses oeuvrent les amants. Ô fruit rouge, que te dit le soleil pour tant mouiller ta peau ?
Tu est si belle, ô cerise rouge, que l'on te touche, et tu mûris encore ! Es-tu fruit défendu ? ô mon fruit rouge, tu veux attendre et murir encore. Ô belle coquine, me laisse donc,
tu es si bonne !
¤ un chemin d'amour
Sur de minces sentiers les grandes choses s'en vont lentement. Il est grandeur jusqu'en les petites choses, et
quel géant se montre empressé ?
Par les minces chemins nous cherchions une source claire, de repos et d'âme soeur nous voulions. Il y fallait bien du courage, tant la bonne fortune se fait désirer ! ô combien il la
faut mériter ! A tant marcher, mon amour, nous sommes rencontrés.
Quand tu me dis <<je t'aimes>>, c'est un nouveau mariage, c'est en chaque jour nouvelle union. Mon amour, ô combien nous sommes mariés ! Mes lèvres tremblent, tu veux
approcher, mon amour ! sommes-nous proches assez ?
Ici nous sommes un jour mariés, dans cette forêt nous sommes seulement embrassés. Notre parole d'amour l'avons chuchotée, seuls arbres et rochers purent écouter.
<<Je serai là dans les joies comme dans les peines, nous trouverons abri si un torrent nous prend>>, voilà bien notre seul serment. Quand tu me dis <<je
t'aime>>, qui d'autre l'entend, quel dieu viendrait célébrer notre union ?
Mon amour, je t'aimes, et la vie et le monde. Et si notre mariage est un jardin, c'est celui du monde.
Mon amour, j'étais perdu quand nous sommes rencontrés, un chemin sut nous rassembler. Et si ensemble avons chemin dur encore, qu'importent les embûches, qu'importe la pente !
Comment l'amour mènerait calme et plat chemin ?
¤ le calvaire des amants trompés
Il est un chemin près de la rivière et des oiseaux, où le monde chante ses amours, et me rassure et m'inspire.
Ici on aime s'asseoir, mais une dame toujours reste seule à l'écart. Je lui demandai : <<pourquoi auprès des hommes ne vas-tu t'asseoir ?>> Elle me répondit ceci :
- Tu es bien jeune, quant aux hommes tu ne sais rien encore. Comment les approcher ? Ils ont mauvaises manières, jusqu'en leur intimité. Oh, laisse-moi te raconter comme l'amour m'a
trompée.
Pour commencer, on se montre en société : il faut aller danser, dîner, avec bonne chère et bon vin s'attabler. Il faut se montrer, pour flatter l'homme que vous accompagnez.
A table déjà, les hommes veulent nombreux plats, jusqu'en votre assiette portant mains et couverts. Quand un parfum leur vient, ils partent déjà ailleurs mettre le nez ! Aller de
table en table se servir, c'est manière d'homme qui chez les femmes cherche son plaisir.
Femme en leur couche, on lui demande : ogresse, que me veux-tu, comment satisfaire tes appétits ? Mais femme en leur main est cause perdue, on ne lui parle déjà plus.
Devant les hommes me suis couchée, pour leur orgueil et leur bon plaisir. Devant les hommes me suis allongée, et malheur ! auprès d'eux plus ne peux m'asseoir ni parler.
Chez les hommes il est grand péril, et auprès d'un seul d'entre eux, cela est bien pire. Quel homme aurait du coeur ? Ils n'ont pas même de seins !
Les amours d'hommes sont vilains tripotages, et cuisines et sauces mélangées. On ne m'y prendra plus à être tripotée et fourrée, c'est juré ! Parole de femme que l'amour a
trompée.
¤ les poètes
Voici le jour, un oeil s'ouvre et cligne fort. C'est le jour, quand toutes choses s'éveillent et pèsent encore.
Les oiseaux même doivent encore marcher, et sur les arbres se reposer ! C'est le jour, le nouvel éveil, pour toutes sortes de plumes et d'ailes.
Dans la forêt allons marcher, du calme bruissement des arbres soyons coutumiers. Si les oiseaux viennent se fondre dans les beaux arbres diaprés, les idées aussi se veulent charmer
!
Quand vient une idée, un passereau près de nous s'est posé. Cherchons sans nous agiter, il pourrait s'envoler.
Il fait bon par ici marcher, et en chemin je ramassai une clé :
- Holà ! dans la forêt, qui porte une clef ? Ici nul besoin de clé, dans la forêt il n'est de chasse gardée ! A ces mots un oiseau osa s'approcher.
Enfin te voilà, bel oiseau, belle idée : apporte paysages à notre journée, en toi demeurent encore tes voyages parmi mers et vallées. Et dis-moi, pourquoi fais-tu ces prudences
pour nous approcher ?
- En ma prudence il est de la crainte, tu l'as deviné : c'est qu'un jour les poètes j'ai rencontrés. Autrefois vivaient en communauté les femmes et les hommes, les oiseaux et les
idées. Et malheur ! Un jour les poètes sont arrivés.
Ah, ces poètes, il ne veulent de choses mûres et bien éveillées. Il ne peuvent attendre le dîner, avec les amis s'asseoir et manger, en une douce soirée.
Quand vient le jour, le nouvel éveil des oiseaux et des idées, les poètes nous veulent attraper ! ce sont bêtes enragées. Bien avant l'heure s'envole ce que les vilains
poètes ont effarouché.
La prudence, poètes m'y ont forcé et me font craindre d'être approché. Sachez patienter la journée en tenant chaud aux idées : elles se veulent d'abord ménager, pour la folle danse
qu'elles sauront accompagner !
Au matin il n'est qu'à chanter ! Bel oiseau, belle idée, nous sommes proches parents, tu l'a deviné !
¤ les feuilles d'or
Dans la forêt, des crevasses séparent les bêtes sauvages; chez nous, mes
amis, se trouvent des murs. Où sont les murs s'arrêtent les regards, et plus lumière ne passe; où sont les murs, plus rien ne vit !
Sur le mur du château je vois seulement les fenêtres, où passe le jour. Regarde les beaux vêtements brodés, il n'y est que les yeux qui vivent !
Holà ! Dans le château irons-nous loger, à l'ombre de fenêtres murées ? Voilà riche tombeau, en vérité ! Hélas, au temple les égarés courent encore se réfugier : pour les vices c'est
belle ceinture de chasteté !
Sous de hauts murs se cacher, être toujours bien habillé, c'est grand prix à payer. Les beaux vêtements parleront-ils à notre place, malheureux ! veux-tu que tes poches te remplacent
?
<< Un livre sans plis jamais ne fut lu, un vêtement sans plis, personne n'y vit ! A la noblesse, les mains sont assez >>, me dit un enfant, tenant une flûte
et un livre. Ouvrant sa besace il trouvait de l'or, et ne voulut même y toucher !
Ce matin, depuis la petite chambre nous regardions au dehors : plus chère nous fut la vie que tout or ! Ô les amis qui partagez la chambre, vous laissez toutes lumières passer :
ainsi nous viennent des ailes, quand se reposent nos yeux et nos oreilles.
N'est-ce folie de vivre en un monde muré, ô mes amis ! quel cachot serait notre lot ?
¤ les vertues divines
Après ces voyages et ces rencontres, nous cherchons toujours l'origine du monde. Ô monde, ô fleuvre sacré, nous laisseras-tu remonter à tes sources ?
Un ange descendit du ciel, nous demandant ceci : "Le savez-vous, ô mes amis, savez-vous si dieu existe?". Jusqu'au ciel on se le demande : cela montre que le doute est vertu
divine.
Si un dieu créa le monde, faisant danser lumières et eaux, chacun de nos rires porte encore belle part de création. Si un dieu posa ciel par-dessus mer, et sur les montagnes répandit
arbres et oiseaux, nous saluant il prit congé, quand terres et eaux surent bien danser.
Pour un dieu, sept jours sont bien assez, il pouvait bien aller vaquer. Dieu veut créer de nouveaux mondes, et donner mieux encore que la terre et l'eau ! Quel dieu resterait en son
monde, à le regarder, en son monde quel dieu se peut garder ?
<< La terre, quel beau jardin ! >> dit un dieu de passage, ce matin. Et si haut que l'arbre ait poussé, bien au-dessus le nid sera posé ! Encore et toujours se
surmonter, c'est vertu divine.
Quand on se demande si dieu existe, dieu se demande aussi si la Terre existe ! Très haut dans le ciel, ayant tous loisirs de mondes, un dieu parfois songe à nous.
Qui sait si dieu existe, en sa grandeur quel dieu même se reconnaît démiurge ? Car la modestie aussi est vertu divine.
Sur Terre il est besoin de fête, un prophète doit nous porter la bonne nouvelle. Le voici devant nous, jouant de la flûte; le voici encore, assis à table, nous invitant au jeu
d'échecs. Ce rédempteur, qui l'attendrait mille ans ?
Songer à dieu et au paradis nous détourne de la vie, et qui mieux que le diable s'entend à gâter la vie ? En vérité, le discours sur dieu est d'inspiration diabolique !
Il est de grandes choses à créer, et la prière est meurtre de pensée ! Prier porte malheur, c'est le premier péché. Bénies soient les âmes qui aiment trop dieu pour prier !
¤ la malice des sirènes
Quand vient l'hiver, de curieuses sirènes habitent la mer; froides sont les vagues de leur aimable chant lointain. Auprès du rivage oserai-je marcher ?
Tu es si grande, ô mer, et te prodigues tant : sois donc froide, sache pour un temps me délaisser ! Ô sirène, où serait le plaisir si tu donnais faveur en chaque journée ?
<< Le temps d'un hiver sache patienter, je te serai bien mieux disposée. >> A chaque chose sa saison, ainsi me parlait la mer : prenons le fruit quand en vient la
saison.
"Dans la mer gelée veux-tu mettre le pied ? Mon bon ami, tu sembles bien empressé : ici plus d'un se gela chair, et tempêta les merveilleuses sirènes !"
Il est une envie de dureté, dans le froid il est une volupté qui à toi m'appelle, ô sirène ! En ta réserve il est grande malice, je le sais : pour mieux me tenter tu me fais
patienter ! Ô sirène, mon audace sera-t-elle assez pour te réchauffer ?
Ô sirène, ma chair est lisse pierre, depuis peu me suis détaché du rocher. Prend-moi et pousse-moi, sois sans crainte ! Jetant pierre à la mer, qui douterait de sa dureté
?