« Si jamais joyeusement je fus assis là où d'antiques dieux gisent ensevelis, bénissant le monde, aimant le monde auprès des mémoriaux de ceux qui jadis ont calomnié le monde ; -
  - car me sont chères même les églises et les tombeaux des dieux dès que le ciel, au travers de leurs toits brisés, regarde d'un oeil pur; comme l'herbe et le rouge pavot, sur des ruines d'églises j'aime m'asseoir. -
  oh ! comment de l'éternité n'aurais-je concupiscence, et du nuptial anneau des anneaux, - de l'anneau du retour ?


«  Devant ma plus haute montage me voici debout, et devant ma plus longue pérégrination; ainsi plus bas me faut d'abord descendre que jamais ne descendis :
   - plus bas dans la douleur que jamais ne descendis jusques à l'intérieur de son flot le plus noir ! Ainsi veut mon destin. Courage ! je suis prêt !
 
D'où viennent les plus hautes montagnes ? Un jour l'ai demandé. Et lors j'appris que de la mer elles tirent origine.
   Ce témoignage est sur leur roche écrit et sur les parois de leurs cime. Du plus profond il faut que
le plus haut à sa propre hauteur s'élève.

   ..................
 
«  Par des échelles de corde j'ai appris l'art d'escalader mainte fenêtre, sur des jambes agiles à de hauts mâts j'ai grimpé; sur les hautes mâtures du connaître tenir assis ne me parut mince béatitude, -
  - comme flammèches flotter sur de hauts mâts; une petite lumière sans doute, mais une grande consolation pour des marins perdus et pour des naufragés ! -
   Par toutes sortes de voies et de moyens jusqu'à ma vérité je suis venu; non sur une seule échelle jusqu'à la cime suis monté, où mon regard dans les loitains se perd.
   Et seulement à contrecoeur toujours ai demandé mon chemin - toujours ce fut contre mon goût. De préférence j'interrogeai les chemins mêmes et les mis à l'épreuve.
   Epreuve et questionnement, ce fut toute ma façon d'aller [...]


«   En vérité, c'est tel un rire d'enfant mille fois multiplié que vient zarathoustra en tous caveaux mortuaires, se riant de ces veileurs de nuit et de ces gardiens de tombeaux, et de tous porte-clés aux sinistres cliquetis.


«   [...] J'ai volé, avecun vrai frisson d'effroi, comme une flèche, dans le ravissement d'un Soleil ivre :
   - vers de lointains avenirs qu'encore ne vit aucun rêve, vers des midis plus chauds que jamais n'en rêvèrent imagiers; là où des dieux qui dansent de tout vêtement se feraient honte ; - [...]
   Là où pour moi tout devenir était danse de dieux et divine exubérance, et le monde déchaîné, débridé  et vers lui-même de nouveau fuyant !
   - comme des dieux en nombre qui éternellement se fuient et à nouveau se cherchent, comme des dieux en nombre qui béatement se contredisent, les uns les autres se prêtent l'oreille, à nouveau les uns les autres s'appartiennent : -
   Là où pour moi le temps entier n'était à l'égard des instants qu'un bienheureux sarcasme, où la nécessité était la liberté elle-même qui avec l'aiguillon de la liberté béatement jouait : - [...]


«  En ton oeuil j'ai regardé naguère, ô vie ! Et dans l'insondable il me sembla que je me noyais.
   Mais tu me repêchas au bout de ta ligne d'or; railleusement tu ris quand insondable te nommai.
   " Ainsi, dis-tu, va le discours de tous poissons, ce qu'ils ne sondent, eux, est insondable.
   ........................
   Ô vie, naguère j'ai scruté ton oeuil; dans la nuit de ton oeuil je visscintiller de l'or, - devant cette volupté mon coeur cessa de battre :
   - c'est une barque d'or que sur la nuit des eaux je vis scintiller, une balancelle d'or qui s'enfonce, coule, de nouveau fait signe !
   Sur mon pied fou de danse tu jetas un regard, un regard de balancelle, qui rit, qui interroge et qui fait fondre.
   Deux fois seuement de tes petites mains tu fis mouvoir ta crécelle, - déjà se balancait mon pied, dans sa rage de danse. -


«  Vous dites qu'en zarathoustra vous avez foi, mais qu'importe zarathoustra ? Vous êtes mes fidèles, mais qu'importent tous fidèles ?
   Encore vous ne vous étiez cherchés : alors vous me trouvâtes. Ainsi font tous fidèles; c'est pour cela que si peu de chose est toute foi.
   Maintenant je vous adjure que me perdiez et vous trouviez; et seulement quand vous m'aurez tous reniés, à vous je veux revenir.
   En vérité, mes frères, c'est avec d'autres yeux qu'alors je chercherai mes perdus; d'un autre amour alors je vous aimerai.


 
« Tout part, tout revient; éternellement roule la roue de l'être. Tout meurt, tout refleurit, à tout jamais court l'an de l'être.
   Tout se brise, tout se remet en place; éternellement se rebâtit la même maison de l'être. Tout se sépare,
tout à nouveau se salue; éternellement fidèle reste à lui-même l'anneau de l'être.
  A chaque instant l'être commence; autour de chaque Ici roule la sphère Là-bas. Le centre est partout. Courbe est la sente de l'éternité.

 
«  Infortunés, ainsi je nomme tous ceux qui n'ont qu'un choix : devenir de méchantes bêtes ou de méchants dompteurs ; chez eux ne dresserais mes tentes.
   Infortunés, ainsi je nomme également ceux qui toujours ne peuvent qu'attendre; ils vont contre mon goût, tous les douaniers et boutiquiers et rois et autres gardiens de pays et de boutiques.
    ................
   Ô mes frères, je vous consacre et vous renvoie à une nouvelle noblesse : devenez donc des géniteurs et des éleveurs, des semeurs d'avenir, -
   - non point, en vérité, pour une noblesse que vous pourriez acheter, comme font les boutiquiers; et avec l'or des boutiquiers; car a peu de valeur ce qui a son prix.
   [...]
   Ô mes frères, non derrière vous doit regarder votre noblesse, mais au-delà de vous ! De tous les pays de vos pères et de vos aïeux vous devez être chassés !
   C'est le pays de vos enfants que vous devez aimer : soit cet amour votre nouvelle noblesse, - l'inexploré en l'océan le plus lointain !
C'est ce pays que j'ordonne à votre voile de chercher et de chercher !
   D'être enfants de vos pères, par vos enfants vous vous devez racheter : tout passé devez ainsi racheter ! Cette table nouvelle, je la dresse au-dessus de vous !
»
    ... Ainsi parlait Zarathoustra, 1885
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